Vous trouverez ici des petits moments entre nous et des textes personnels de ce que le GLH fut pour nous.
Week-end à Barvaux du 19 au 22 février 1977
Les premiers activistes du GLH font plus ample connaissance… Album souvenir.









Sortie à Anvers pour les 400 ans de la naissance de Rubens




Petits soupers tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre




Jean-Michel raconte son GLH

Né en 1955 à Uccle, commune bruxelloise, je suis l’aîné de trois enfants et seul garçon.
A 16 ans, je me lie d’amitié avec B., un copain de classe, et nous devenons vite inséparables. Il a un passé scout, il est débrouillard, et nous partons quelques mois plus tard ensemble pour nos premières vacances sans nos parents ni autre encadrement, avec tente et sac à dos, en Alsace. Un soir, nous nous payons un bon resto et rentrons un peu éméchés au local des scouts du village où le curé nous héberge et où nous sommes seuls. Profitant de ce que chacun croit l’autre plus saoûl qu’il ne l’est en réalité, nous nous couchons dans le même lit et passons notre première nuit d’amour, même si au matin, après m’être réveillé dans ses bras, je rejoins discrètement mon lit. Les nuits suivantes se passent de la même manière, dans ce dortoir puis les jours suivants en camping sauvage, et sans plus aucune comédie. De retour à Bruxelles, nous poursuivons nos ébats dans ma chambre. Pour qu’on ne nous dérange pas, j’explique à ma mère que nous avons des enregistrements à faire… Après quelques temps cependant, je me pose des questions sur ce qui nous arrive et j’écris à mon père pour lui en parler, en laissant entendre que j’ai eu des contacts sexuels avec des garçons au collège et que je veux savoir si c’est « normal ». Mon père prend la chose sans gravité. Il m’explique que cela arrive à beaucoup de garçons à mon âge et que si j’en parle, c’est certainement que cela ne me convient pas. Quoi qu’il en soit, j’en parle aussi avec mon ami B., ce qui gâche les choses parce qu’à partir de là et pendant plus de quatre ans, nous continuons chaque fois que nous nous trouvons seuls en vacances mais sans plus en parler entre nous et avec mauvaise conscience. Jusqu’à ce jour de juillet 1975 à Alger où nous sommes arrivés en voiture après un trajet de 48 heures pratiquement sans arrêt depuis la Belgique. Il y avait deux lits dans la chambre, un grand et un petit. Je me suis couché le premier et B., qui avait gardé son slip, s’est assis sur le lit, me disant qu’il allait dormir dans le petit lit, que nous avions tous les deux 21 ans maintenant et que nous ne pouvions plus continuer ainsi.
Nous devions partir pour plusieurs semaines dans le Sahara mais le retour a eu lieu bien plus tôt que prévu. Et nous ne nous sommes plus vus pendant plus d’un an.
Cette année-là, j’ai eu plusieurs aventures avec des filles, y compris des relations sexuelles complètes. Même un long weekend en amoureux à la Côte avec une d’entre elles. Pour ce qui est arrivé avec B., je me disais que j’étais amoureux de lui, de sa personne, et que je pouvais très bien tomber amoureux d’une autre personne qui serait une fille, comme ça arrive à la plupart des gars. Mais quand nous sortions en boite, je regardais surtout les garçons et c’est plutôt avec eux que j’aurais voulu danser des slows… En même temps, je ne me reconnaissais pas dans les stéréotypes homosexuels. Bref, je ne savais pas trop où j’en étais.
En 1976, j’en parle à un très bon ami de la fac avec qui je révise les cours. Quelques jours plus tard, il me passe un numéro du magazine « Pour » dans lequel figure une liste de lieux gays. Je mets du temps à me décider mais un samedi soir, je pousse la porte du CCL, le « Centre de Culture et de Loisirs », à Ixelles. La clientèle est plutôt âgée mais nous nous retrouvons à trois jeunes. L’un des deux autres est Christian Bronchain. En fin de soirée, nous décidons de nous revoir pour « faire quelque chose » parce qu’il nous semble impensable de vivre cachés. Nous nous retrouvons très vite tous les trois chez Christian, et nous décidons de nous inspirer d’un mouvement né en France, le pays d’origine du troisième dont j’ai oublié le nom, le GLH, Groupe de Libération Homosexuel. Nous composons un manifeste, j’ai le moyen d’en faire des tracts et de les imprimer. Et comme la loi impose qu’il y ait un éditeur responsable, je mets mon nom et mon adresse au bas de la page. Christian quant à lui, qui est comme moi à l’ULB, a pris contact avec « Aimer à l’ULB » qui est d’accord pour mettre son local de l‘avenue Jeanne à notre disposition chaque jeudi soir. Très vite, nous sommes dix, vingt, trente. Entretemps, nous avons aussi fait imprimer des affiches que nous collons nuitamment sur le campus et en divers endroits de Bruxelles vu que nous n’entendons absolument pas nous cantonner au monde étudiant. Quelques semaines plus tard, mon père m’interpelle en me demandant si je suis fou… Il a vu un tract que j’avais oublié dans la machine à son bureau, avec l’indication de mon nom. Il me dit qu’il n’a aucun problème avec ce que je fais, que tout ce qui lui importe est que je sois heureux mais qu’il ne veut pas voir mon nom sur ces documents. « Tu enlèves ton nom et tu mets le mien. Toi, tu as encore toute vie à faire. Moi, si quelqu’un à quelque chose à me dire, il peut toujours venir me voir. ».
Bientôt un nouveau noyau se forme, avec notamment Bob, Claude, Philippe, Renaud, Luc, Patrick, Jean-Pierre, Michel. Nous prenons contact avec d’autres groupes, en particulier les Rooïe Vlinders à Anvers. Nous menons des actions en province, à Charleroi, à Mons, à Liège, à Gand. Nous participons aux manifestations pour l’abolition de l’article 372bis, qui établit une différence d’âge pour des relations sexuelles légalement consenties selon qu’elles sont hétéro ou homosexuelles. Et Jean-Pierre, qui a de bonnes relations à la RTBF, introduit un projet d’émission dont nous dirigeons le tournage et qui s’intitulera « J’ai même rencontré des pédés heureux ! », la première émission sur ce sujet en Belgique où des homos se montrent à visage découvert.
Claude raconte son GLH

En guise d’avertissement, je suis intimement convaincu que l’on fait (sans doute devrais-je dire je!) ce que l’on fait d’abord pour soi-même.
Pour moi comme, je le suppose, pour certains homosexuels de ma génération (je suis né en 1950), de celles qui précédèrent et malheureusement de celles qui suivirent, ma première réaction face à la prise de conscience de mon homosexualité fut la DISSIMULATION.
Surtout il ne faut pas que cela se sache. Il ne faut pas faire de la peine ou honte aux parents, à la famille? Il faut absolument éviter les quolibets, les injures ou pire. Comment vont réagir l’entourage amical, les connaissances, l’employeur et les collègues …
Bref, face à mes angoisses, à mon manque d’assurance et à mon sentiment de profonde solitude, il ne me restait que la dissimulation.
« Je est un autre » comme l’a si bien dit Rimbaud.
Voilà mon état d’esprit au début de la vingtaine.
Des bleus au cœur ne connaissant que des élans et des attirances à sens unique.
Ne s’ouvrait à moi qu’un univers de grisaille et de dissimulation. J’étouffais.
À mon arrivée à Bruxelles en 1974, il existait différents bars et associations où je pouvais être ce que j’étais mais toujours dans la discrétion et en circuit quasi fermé.
Ma chance fut de commencer à vivre mon homosexualité dans les années post-soixante-huitardes. À l’automne 1976, je rencontrai au CCL (Centre de Culture et de Loisirs) d’autres homosexuels, la plupart encore étudiants, bouillonnants d’énergie positive. Pour eux, cela en était terminé du style: » Laissez-nous vivre ». Se construisait celui de l’affirmation d’une différence.
Le ton n’était plus celui de la dissimulation, de la plainte, de la souffrance mais celui d’un enjeu de vie: soyons ce que nous sommes là où nous sommes. Cela me convenait !
Grâce à des enthousiasmes partagés, à des désirs et des sentiments entrecroisés, à un organisateur hors pair (merci J-P), il y eut: des distributions de tracts, des soirées « gay friendly » hors milieu, des festivals de films, des manifestations dans les rues de Bruxelles et d’Anvers, des descentes dans les boîtes hétéros de province et de la capitale (descentes pas toujours sans risques), une journée à Mons, des émissions de télé, de radios libres …
Notre message était simple: les pédés, ça existe et alors? L’homosexualité devenait joyeuse (« Etre gay, c’est pas triste »), l’avenir envisageable (« J’ai même rencontré des pédés heureux »). Entre () ce sont des noms d’émissions auxquelles le GLH participa.
Je n’ai pas la prétention de dire que ce mouvement auquel je participai pendant 6 ans ait pu modifier la vision de l’homosexualité. Il participait de l’esprit du temps.
Me concernant, je suis heureux de l’avoir vécu. Mon activité au sein du GLH m’a permis de m’affranchir des regards malveillants ou seulement de ma méfiance à l’égard de ceux d’autrui. Pas toujours sans l’estomac noué mais le jeu en valait et continue d’en valoir la chandelle.
Claude
Jean-Pierre raconte son GLH

Né le 21 décembre 1948 à Bruxelles, d’un père militaire devenu peu après directeur d’une grande entreprise bruxelloise et d’une mère, femme au foyer.
Une enfance heureuse jusqu’à mes 15 ans chamboulée par la mort soudaine de mon père.
Déjà à 14 ans, j’étais sensible au physique des mecs. Je flashais sur le fils âgé de 20 ans d’amis de mes parents. Comme il me proposa de m’apprendre à nager, je m’empressai d’accepter. Je ne suis pas devenu très bon nageur sans doute fus-je trop absorbé par la contemplation des abdos, biceps et pectoraux joliment dessinés de mon moniteur bénévole.
A cette époque, le rapport à l’orientation sexuelle était, dans mon milieu, « légèrement » masqué » !
Après la mort de mon père, je passe du Collège Saint Michel à l’Institut Saint Louis où je rencontre deux gars qui vont jouer un rôle déterminant dans ma vie.
Les deux sont hétéros. Ils ont 20 ans, sont non seulement bien foutus, pas coincés du tout et plein de bon sens. Je vais tomber amoureux des deux successivement mais vu leur orientation sexuelle, il n’y aura pas de passage à l’acte. Par contre, une indéfectible amitié plus que complice va naître et perdurer jusqu’à maintenant sans que jamais aucun nuage ne vienne la perturber.
L’affirmation de mon homosexualité va émerger en 1976 quand, alors gérant du magazine Hebdo 76, je rencontre à l’occasion d’une gigantesque fête à l’ULB (Campus en folie) Jean-Michel Dumont qui m’invite à une manifestation place Flagey pour l’abrogation de l’article 372bis du code pénal.
Comme bien d’autres, je tombe sous le charme de Jean-Michel qui me fait découvrir le GLH et ses permanences à Aimer à l’Ulb avenue Jeanne. Le groupe dans lequel je rencontre Claude, Yann, Philip, Michel, Arnaud, Alain S, Alain D et bien d’autres mène des actions militantes en milieu urbain, participe à des débats et des manifestations. L’organisation n’est pas son premier souci et la structure encore moins. Et c’est loin d’être un handicap car ce qui compte c’est d’affirmer l’existence d’un pourcentage non négligeable de la population qui est homosexuelle. C’est ainsi qu’un peu par hasard, lors d’une réunion au Quai au Bois à Brûler, l’idée d’un festival de films homos est évoquée. D’emblée, le projet séduit tout le monde.
Comme je travaille dans le secteur culturel bruxellois, je prends contact avec l’asbl Cinélibre qui se déclare tout de suite partie prenante du projet et propose diverses programmations.
Pour le lieu, le choix se porte sur les Halles des Schaerbeek, à l’époque lieu de diffusion d’une culture alternative.
Les Halles sont intéressées mais posent des conditions liées au respect des bonnes mœurs. Après avoir assuré à l’équipe des Halles que rien de provocateur ne serait organisé, le premier festival de films homos en Belgique va se tenir aux Halles de Schaerbeek du 29 novembre au 1 décembre 1979.
Vu son succès, un deuxième festival sera organisé en avril 1982 toujours avec l’asbl Cinélibre au Ciné Monty, près de la place Fernand Cocq à Ixelles.
Par après, mes activités professionnelles vont prendre le dessus sur l’activité militante et sur bien d’autres choses d’ailleurs.
Ainsi la rencontre d’une âme sœur ne s’est jamais concrétisée. Un regret ? Non, un constat.
A ce jour, avec mes deux amis précités auxquels se sont ajoutés un troisième et une dizaine d’amis proches, je profite pleinement d’une liberté d’action même si, lors de brefs instants, l’absence d’un compagnon se fait parfois sentir.
Jean-Pierre
Michel raconte son GLH

« L’aventure GLH » commença pour moi en mars 1978, le samedi 18 pour être précis.
J’avais entendu que se tenait à Gand un « Homodag » dans le hall des floralies du Citadelpark.
Le GLH y tenait un stand.
À cette époque, ils étaient en train de réaliser un film pour l’émission télé « Entrée Libre » de la RTBF Charleroi.
Il s’agissait d’une émission de télévision participative qui donnait, dans les années 70, la parole aux associations, mouvements citoyens et autres groupements, en les aidant à réaliser un film développant leurs idées.
Une affiche sur le stand du GLH attira mon attention. Elle faisait appel à participer à la conception de l’émission. Étant passionné par tout ce qui touche à l’audiovisuel et ses techniques, je pris contact avec Jean-Pierre. Ainsi, quelques jours plus tard, que je participais à ma première réunion hebdomadaire du GLH dans les locaux d’Infor Jeune.
Le tournage des séquences de l’émission était déjà bien avancé, mais il restait encore un tournage au Fort de Breendonk. J’y participai, ainsi qu’à tout le processus de montage à la Cité Reyers et dans les Studios du Passage de la Bourse à Charleroi pour le mixage.
Ce fut très enrichissant d’autant que je participais de plus en plus à la vie du mouvement et de ses différentes activités. Les permanences du jeudi, distribution de tracts, les manifestations, soirées et les festivals de films.
À cette époque, nous étions en plein phénomène des « Radios Libres ». Nous avions créé, mon ami Claude et moi, Radio Capitale. Les studios ont été tour à tour situés dans le nord de Bruxelles, Jette, Molenbeek, avant d’arriver au centre de Bruxelles dans la défunte Tour Martini, place Rogier.
La philosophie de la radio était, outre une programmation musicale éclectique, de donner accès à l’expression libre. C’est ainsi que nous allions accueillir la diaspora haïtienne de Bruxelles. Fuyant les Tontons Macoutes et le régime du dictateur Jean-Claude Duvalier, leur émission « Ti Malis » fut un lien et un moyen d’expression pour leur communauté.
C’est donc tout naturellement que je proposais d’inclure le GLH dans la programmation et donner ainsi un merveilleux et puissant moyen de faire connaître notre cause. Les émissions connurent un grand succès et tous les membres du GLH prirent beaucoup de plaisir à les préparer.
Mes activités professionnelles, une migration de l’émission du GLH vers d’autres radios ainsi qu’une rupture dans les activités de la radio, ont mis un terme pour moi à cette belle aventure.
Michel
Philip raconte son GLH

Avant le GLH
(….) Je suis né à Dartford, au Royaume-Uni, c’est dans le Kent. Mon père était anglais, ma mère française et je suis l’aîné de quatre enfants. Ma famille était, quand je suis né, vraiment de la toute petite bourgeoisie. Mais mon père a fait une excellente carrière, au sein d’une grande société américaine pétrolière (……) ce qui fait que quand je suis arrivé à mes 18 ans nous étions, on peut dire, de la grande bourgeoisie. Cela a son importance. On a fait de nombreux déménagements, une fois aux États-Unis, quand j’étais très jeune, deux fois au Danemark, aussi quand j’étais très jeune, et celle-ci est ma troisième fois en Belgique (….) et depuis 1971 je vis en Belgique. Je fais mes études primaires dans une école anglaise, une école communale, j’ai terminé mes études primaires dans une école belge, privée, pour des questions d’apprentissage de la langue française, puisque j’étais anglophone, strictement anglophone, quand je suis arrivé en Belgique en 1967. Après mon passage dans cette école belge j’ai continué mes études secondaire au Lycée Français de Bruxelles, qui s’appelle maintenant le Lycée Jean Monnet. Par la suite, à la fin de mes études secondaires, je suis allé à l’ULB pour mes études universitaires à la Faculté de Droit, donc j’ai commencé mes études en 1975, et elles n’étaient pas particulièrement brillantes car j’ai passé énormément de temps dans les associations homosexuelles ; c’est qui fait que j’ai un peu “approfondi mes années”, comme on dit, et j’ai terminé en 1982, donc j’ai fait sept ans au lieu de cinq. Ce passage à l’ULB est absolument fondamental pour ma vie d’homosexuel.
J’arrive à la deuxième partie de ta question en fait ; qui est “quel est le moment où vous vous mettez en contact, pour la première fois, avec une association homosexuelle et comment ça s’est passé…” Alors, j’étais en “deuxième candi droit”, c’est ce qui correspond actuellement à 2e bac en droit (Bloc 2 intermédiaire) et, en fait, j’étais déjà au courant depuis mes 11 ans, je dirais, que j’étais gay mais, en fait, je ne connaissais pas le mot “homosexuel” ; à cette époque-là, on ne parlait pas du tout d’homosexualité, pas parce que mes parents étaient prudes, j’avais des parents très ouverts en matière de sexualité, mais parce que on n’en parlait pas. C’est, disons, la répression par le silence. On n’en parlait pas du tout, de l’homosexualité. J’ai eu un de mes premiers amours en école secondaire, avec mon voisin de classe, qui était strictement hétérosexuel mais ça ne lui dérangeait pas d’être aimé platoniquement par un autre garçon et, heureusement pour moi, j’avais un autre camarade de classe qui était homosexuel, qui est homosexuel plutôt, il est toujours en vie, et nous avons eu quelques relations sexuelles. Donc, je dirais que j’ai commencé à vivre ma vie affective à partir de l’âge de 17, 18 ans. En 1975, je démarre mes études de droit à l’ULB, j’étais en rupture complète avec le garçon hétérosexuel et on ne se parlait plus du tout, et le garçon avec qui j’avais entretenu des relations sexuelles pendant un certain temps, pendant deux ans, on ne se voyait plus parce qu’il était ailleurs, il faisait des études ailleurs. On arrive à 1976 et je suis à la fois fort frustré, sexuellement et sentimentalement, parce qu’à l’ULB je ne connaissais absolument pas un autre garçon gay. En fait j’en connaissais beaucoup mais je ne le savais pas, mon entourage était très gay mais je ne le savais pas. Et, donc, j’ai répondu à une petite annonce dans le VLAN parce que, à cette époque-là, dans le VLAN, qui était un journal toutes boîtes gratuites, il y avait une section petites annonces, où il y en avait beaucoup, et c’était le seul journal où on pouvait mettre des petites annonces de rencontres pour homosexuels.
Le VLAN existe encore, bien qu’il ait perdu de son utilité à cause de l’apparition de l’internet. Ça ne représente plus que, peut-être, 20% de son volume d’antan, du point de vue du nombre de pages mais, à l’époque, c’était vraiment LE journal publicitaire, par excellence, pour toute la région bruxelloise. Et, à cette époque-là, ça j’avais oublié de dire, j’habitais à Waterloo, donc tout à fait en dehors de Bruxelles. Et, trait de personnalité de l’époque, j’étais pas très associatif et pas très extraverti, pas du tout même, j’étais très j’ai replié sur moi-même, très introverti. Mais j’avais un groupe d’amis à l’université, tous hétérosexuels, ou du moins je le croyais, donc j’avais ma petite vie d’étudiant, très sérieux, très studieux, mais très frustré aussi. Et puis, donc, je réponds à cette petite annonce du VLAN et je reçois une lettre extraordinaire, mais vraiment, elle était… C’était un rêve comme lettre. Je vais voir la personne, parce que je conduisais déjà ma voiture, à Braine-l’Alleud et c’était la déception la plus totale. C’était certainement pas lui qui avait écrit la lettre, il en était certainement incapable, il avait recopié ça quelque part, il était là uniquement pour le sexe, il voulait une relation sexuelle avec un petit jeune étudiant et voilà. Donc j’étais très très déçu.
Il y avait (….) des associations homosexuelles mais impossible de les trouver, aucune publicité dans les journaux tels que Le Soir, La Libre où La Dernière Heure, dans les papeteries il n’y avait pas de revues gays, zéro, zéro, zéro. Il y avait des revues pornographiques et, même alors, certaines papeteries ne vendaient que des revues pornographiques hétérosexuelles. La seule intelligente c’était Union, qui n’était pas pornographique mais, disons… éducative comme revue, mais il y avait pas d’annonces pour des associations. Donc il y avait absolument pas moyen, sauf si on vivait à Bruxelles et qu’on faisait ses courses au centre-ville, de savoir qu’il y avait tout un milieu associatif et de ghetto des bars et des discothèques. Comme j’habitais à Waterloo je ne venais jamais à Bruxelles, je faisais la navette avec ma voiture Waterloo-ULB, ULB-Waterloo, mais aller faire mes courses au centre-ville de Bruxelles ça ne me serait jamais venu à l’esprit, jamais. D’ailleurs faire des courses ça ne m’intéresse toujours pas, ça ne m’a jamais plu. Donc le hasard n’a pas joué en ma faveur pour découvrir le milieu, sauf à l’université, avec ce groupe.
Ma première année à l’université a été très réussie, donc je passe en deuxième année droit.
En novembre 1976, je vois collées sur certains murs des petites affichettes, la moitié d’une page A4, “Groupe de libération des homosexuels, permanences jeudi soirs, 38 avenue Jeanne”. Donc je prends note mentalement, parce qu’à l’époque on ne s’arrête pas pour sortir son stylo et écrire sur un morceau de papier ce qui a été écrit sur une affiche homosexuelle, on regarde furtivement et on continue son chemin… Et, fin janvier 1977, à cette époque-là il n’y a pas de session d’examens en janvier, il n’y avait que les sessions de mai-juin et d’août-septembre, je me rends au 38 avenue Jeanne et j’attends dans ma voiture, pendant plus d’une heure, regarder qui entrait parce que, pour moi… Je ne connaissais personne ! Je savais que j’étais homosexuel mais comment étaient les autres ? Sauf l’homme que j’avais rencontré, qui était extrêmement décevant… Et puis finalement je me décide d’entrer dans le bâtiment d’Aimer à l’ULB et, là, je rencontre deux de mes meilleurs amis de Droit avec qui, vraiment, je passais presque toute ma journée, tous les jours, et qui étaient homosexuels et je ne le savais pas, on n’osait pas se le dire… Bon, pour un c’était, quand même… ça crevait les yeux qu’il était gay, parce qu’il était très folle, mais l’autre ami pas du tout, et donc ce fut un soulagement de rencontrer des gens que je connaissais et à qui j’avais des choses à dire…
Le nom du groupe, Groupe de Libération des Homosexuels, était ce qui était voulu par le fondateur, le créateur de ce groupe à Bruxelles, puisqu’il existait déjà des GLH en France. Et donc ce jeune homme, Christian Bronchain, a voulu créer un groupe d’intellectuels et quel meilleur endroit que l’université pour créer un tel lieu de réflexion politique sur la condition homosexuelle, faire la révolution… Sauf qu’il s’est retrouvé complètement noyé par le nombre d’étudiants comme moi, c’est-à-dire, qui se découvraient, qui ne savaient pas où aller, qui ne connaissaient rien du milieu des bars et des discothèques bruxellois, ni des autres associations, parce qu’il n’y avait aucun moyen pour découvrir, sauf par hasard, l’existence du CCL, de l’ADEHO, de la Communauté du Christ Libérateur, de David et Jonathan, de Shalomo…
Mon arrivée au GLH (Extraits de l’interview de Jonatan Agra pour son mémoire « Face à l’écran » de master en histoire à l’UBL
Au départ, au GLH, 38 avenue Jeanne, il y avait du monde ! Je veux dire, c’était quand même parfois 30, 35 personnes qui se réunissaient dans une pièce qui n’était pas énorme, elle devait faire la taille de mon salon-salle-à-manger, mais il n’y avait pas de mobilier, on s’asseyait sur des coussins et on papotait, il y avait des activités, des discussions, voilà, et après l’activité on sortait. Donc c’est comme ça que j’ai, grâce aux autres, que j’ai découvert le milieu des bars, des discothèques et, par la suite, de toutes les autres associations qui existaient en région bruxelloise. Le GLH est extrêmement méconnu des historiens qui traitent tout ce qui concerne l’homosexualité. Et je le regrette, parce que le GLH a été vraiment fondamental dans la transition des associations homosexuelles très repliées sur elles-mêmes telles que CCL et l’ADEHO…
RAJOUT A L’INTERVIEW AVEC JONATAN AGRA.
Ce fut un vrai soulagement que de découvrir d’autres jeunes étudiants comme moi avec les mêmes frustrations amoureuses et sexuelles. Christian Bronchain décida de créer deux soirs de réunion. Le jeudi était pour les jeunes comme moi. Le mardi soir fut pour des membres plus politiquement engagés à gauche, ceux (il n’y avait pas de filles au GLH) qui voulaient s’engager intellectuellement et politiquement dans la « libération homosexuelle ». Cela me dépassait complétement. Je ne comprenais pas le but des mardi soirs et je n’y suis jamais allé. Je préférais m’amuser avec ceux du jeudi et sortir avec eux. Je m’y suis fait des amis dont certains je vois encore, 40 and plus tard (Alain S., Patrick M., Jean-Michel D., Claude V., Christian G., Jean-Pierre B.,). Par contre, ma recherche de l’amour au sein du groupe fut un flop. Je suis tombé très amoureux d’un membre mais il batifolait physiquement et amoureusement avec plusieurs membres. Je fus un parmi tant d’autres et nous n’avons jamais été « petits-amis » mais bien de très bons amis pendant très longtemps.
Ce fut pendant l’une de ces sorties que j’ai dansé mon premier « slow » avec Etienne, un membre du GLH, dans un bar dans les Galeries St-Hubert qui s’appelait « Le Club ».
ACTIVISME HOMOSEXUEL
- Membre du Groupe de Libération des Homosexuels (ULB) de février 1977 jusqu’à 1982.
- Radio libre avec le GLH de février 1980 à 1982 « Non papa, pas toi… » ;
avec « Antenne Rose » sur Radio Air Libre de 1981 à 1984 ;
« Homovox » sur Radio SIS de 1983 à 1984 ;
« Etre gay, c’est pas triste » sur Radio Panik, Radio Arc-en-ciel, et sur Radio Campus de
1984 à septembre 1989. - Fondateur du Cercle Homosexuel Etudiant de l’ULB en 1982 et membre jusqu’à 1996.
- Secrétaire de la Fédération des Groupes Homosexuels de +/- 1984 à 1987.
- Président du Brussels Gay Sports de 2008 à 2011.
MON APPORT AU GLH
Mon engagement et mes responsabilités au sein du GLH peuvent être divisés en trois périodes :
1) De janvier 1977 à septembre 1978 : je suis un simple membre du groupe, consommateur des activités proposées et en pleine découverte de moi-même et du milieu gay. J’étais politiquement de centre-droite à cette époque alors que les grands penseurs du groupe étaient franchement à gauche. Cela ne me dérangeait pas. Je ne tenais pas à être « militant » et je n’avais pas encore ni le courage ni l’envie d’être connu par mon entourage comme gay.
2) De septembre 1978 à mars 1980 : je deviens un bon petit soldat du GLH qui a déménagé en quittant « Aimer à l’ULB » pour un local Quai au Bois à brûler au centre de Bruxelles. Je me suis occupé d’ouvrir le local tous les jeudi soirs, faire l’accueil des nouveaux, m’occuper des boissons et de l’intendance en général… Par contre, toujours aucune conscience politique de mon action au GLH. J’assistais à la majorité des réunions mais je ne participais pas au processus décisionnel. J’étais plus dans l’action que la réflexion : faire la caisse au Festival de films Homosexuels de 1979 ou aider au bar lors de la fête à l’Ancienne Belgique qui a suivi la première manifestation homosexuelle à Bruxelles en 1980.
3) De septembre 1980 jusqu’à la fin GLH : je ne peux pas affirmer que je suis devenu un « penseur de l’action militante gay » mais je prends de plus en plus de place dans l’émission de radio libre proposée d’abord à Radio Capitale et ensuite à Radio Air Libre. En mars 1982, je participe, comme membre du GLH, à l’émission de télévision « L’écran témoin » à la RTB. Ce fut mon grand coming out par rapport à mes camarades de l’ULB. Grâce à cette participation, « Aimer à l’ULB » fut d’accord pour abriter tous les jeudi soirs le Cercle Homosexuel Etudiant de l’ULB qui fut lancé dès avril 1982. Mon raisonnement fut le suivant : j’avais eu la chance en 1977 de pouvoir me faire membre d’une association homosexuelle qui m’avait permis de m’épanouir. De juillet 1978 à 1982, soit une génération d’étudiants n’avaient pas eu cette chance. Je voulais donc lancer une association à l’ULB pour les étudiants gays et lesbiennes qui seraient à la recherche d’eux-mêmes et de leur épanouissement sentimental.
CE QUE LE GLH M’A APPORTE
Lentement mais sûrement, le GLH m’a permis de m’épanouir et de grandir en tant que personne.
Si je ne suis pas devenu un théoricien de la lutte homosexuelle, je suis devenu un membre très actif du milieu associatif et radiophonique gays pendant les années 1980s jusqu’en 1989.
Je suis arrivé au GLH très introverti, tout à fait dans le placard, n’assumant pas qui j’étais et pas du tout associatif. Je suis devenu très associatif, grégaire sans être mondain, affirmatif concernant ma sexualité en apparaissant à trois reprises à la télévision : « L’écran témoin » en 1982 ; un interview dans un reportage du JT de la RTB vers 1986 et dans « Parce qu’on est jeunes » à RTL en 1995. Je suis devenu plus ouvert aux autres et aux luttes pour les libertés individuelles.
Philip

Xavier raconte son GLH
En 1977, je suis un jeune homo – on n’utilise pas encore le mot gay – de 17 ans. Je vis à fond le mouvement punk. Je suis chanteur du groupe Thrills . J’écris un morceau au titre évocateur : enigmatic body. Mon expression de genre dérange… les gens sont méchants c’est bien connu. Au contraire du nihilisme auquel il est assimilé, le mouvement punk développe une logique de démocratie par l’appropriation des moyens d’expression ( tout le monde peut faire de la musique fut-ce sur trois accords de guitare) et une logique d’action directe avec le corps comme outil. Il s’agit d’être visible. D’être présent dans l’espace public comme témoignage vivant d’une génération sacrifiée dans une société gangrénée par le chômage et la compétitivité néo-libérale qui s’annonce.
Pour moi en 1980, le parallèle avec l’existence d’un groupe de libération homosexuelle est évident. Visibilité-action-DIY (Do it yourself). Il s’agit de revendiquer sa place, d’émanciper une société muette, de susciter le débat. Avec son corps et l’expression publique de son désir.
Je participerai donc à des soirées d’affichage sauvage, des manifestations autorisées ou non, des « envahissements » d’établissements pour prendre le thé avec ses dames… et puis des émissions de radio libre, des soirées dansantes ouvertes à tou.te.s et un festival de cinéma. Nous étions des activistes pour une société plus ouverte et plus solidaire . Aujourd’hui, la plupart des mouvements LGBTQI+ sont animés par des militants avec des relais au sein des partis et des institutions . Il n’est plus question de changer de modèle de société mais d’obtenir des droits pour sa communauté. La Belgique est à la pointe en terme de droits et de protections mais l’homophobie et la visibilité sont plus que jamais d’actualité.
Xavier